Roman d’un club : Clermont à l’heure australienne (2000-2001)

EN 2000, l’ASM voit débarquer à sa tête un trio venu du sud : le Néo-Zélandais John McKee, futur sélectionneur des Fidji mais surtout Tim Lane et Steve Nance. Un duo tout droit venu d’Australie va révolutionner les méthodes d’entraînement du rugby français, sur fond de préparation physique démoniaque.

Le point final de l’aventure australienne à Clermont se trouvait certainement là, deux semaines avant une énième défaite en finale pour les Auvergnats. Quelques minutes avant le quart de finale face à Agen, au Marcel-Michelin, une poignée de supporters avait envahi la pelouse, comme cela se faisait à l’époque, sans effusion de vigiles, pour les extraire manu militari. Dans leurs mains, une banderole déroulée devant la tribune principale : « Tim, reste avec nous. » Tim, c’était Tim Lane. En quelques mois, l’entraîneur australien avait rendu aux supporters clermontois une fierté bien aléatoire, au début des années 2000. Las. Tim Lane, dragué par la Fédération sud-africaine pour intégrer le staff des Springboks, avait déjà pris sa décision. Ce serait loin de l’ASM. « J’ai pourtant vécu cette année clermontoise comme un rêve. Le peuple auvergnat nous a accueillis, ma famille et moi, avec toute sa ferveur et sa gentillesse. Je suis toujours en contact avec certains supporters. Mais quand une sélection nationale telle que l’Afrique du Sud vous contacte, aucun club, aucun attachement ne peut réellement lutter… »

Si les supporters clermontois tenaient tant à Tim Lane et ses associés sudistes, c’est qu’ils venaient de vivre une saison en tous points exceptionnelle. Comme trop souvent, elle ne serait couronnée d’aucun titre. Mais elle ne comptait, avant la finale, que quatre défaites en championnat, dont deux en ouverture de la compétition, en septembre 2000. Et, au milieu, une impressionnante série de quatorze victoires en seize matchs.

Pourtant, tout avait débuté par une improbable défaite à domicile face à… Aurillac. Quarante points, s’il vous plaît (43-22), sur la pelouse d’un Marcel-Michelin médusé par la manière dont le voisin cantalien était venu surclasser un effectif clermontois constellé de Jérôme Thion, Olivier Magne, Alessandro Troncon, Gérald Merceron, Jimmy Marlu, Tony Marsh, Sébastien Viars, Aurélien Rougerie ou David Bory. « Putain, ouais, c’est vrai qu’on commence la saison en se faisant retourner à domicile par Aurillac. Bob Heyer, qui revenait pour la première fois au club sous un autre maillot, faisait le tour du Michelin, au coup de sifflet final, porté en triomphe par ses coéquipiers. Ce match d’ouverture, nous l’avions pris en pleine tête », se souvient Alexandre Audebert. Sébastien Viars poursuit : « Huit jours plus tard, on prend une danse à Colomiers. Trente points ! Autant dire que la saison partait sous des auspices bizarres… » Si les Clermontois ont eu du retard à l’allumage, c’est qu’ils étaient hors de forme, en ce début de saison 2000-2001. Plutôt, ils n’étaient pas encore en forme.

La suite de la saison donnait un tout autre enseignement que ces deux défaites inaugurales. Surtout, malgré cette entame de cauchemar, l’encadrement australo-néo-zélandais arrivé à l’intersaison (Tim Lane, Steve Nance, John McKee) maintenait le cap. « Les Australiens avaient cette capacité fabuleuse de positiver dans la défaite, raconte encore Sébastien Viars. C’était nouveau pour nous. En France, quand tu avais perdu, il fallait faire la gueule tout le début de semaine suivante. Si tu ne tirais pas une gueule de trois mètres de long jusqu’au mercredi, les dirigeants et le staff pensaient que tu n’en avais rien à foutre, que tu n’étais pas investi. Tim et son staff nous ont pour la première fois tenu un discours différent : « Gardez confiance, notre travail va payer. » Ils avaient raison. »

Steve Nance et la torture du grinder

Ce travail, justement, était révolutionnaire dans l’écosystème du rugby français. Il comportait un projet de rugby, bien sûr, mais qui n’arrivait que dans un second temps. Pour pratiquer un jeu rapide, incessant et asphyxiant pour l’adversaire, il fallait en avoir la « caisse ». Le cardio. Le physique. Alors, les Australiens, en avance sur le secteur de la préparation, s’attachèrent dans un premier temps à construire des athlètes. « Certains joueurs ont vite compris notre démarche, comme Olivier Magne. Il était international, affrontait régulièrement l’Angleterre ou les nations du Sud et savait le retard des Français sur le plan de la préparation physique. Pour d’autres joueurs, quelques anciens du club, ce fut plus difficile à intégrer, se souvient Tim Lane. Notre discours était simple et j’en avais informé Christophe (Mombet, le manager général, N.D.L.R.), quand il nous avait contactés la première fois : nous voulions pratiquer un rugby de vitesse, déplacer le ballon, étirer les défenses pour mieux faire exploser nos adversaires. » « C’était très estampillé hémisphère Sud. Notre projet de jeu, c’était ce qu’on voyait dans le Super 12 de l’époque », confirme Alexandre Audebert. Tim Lane poursuit : « Pour pratiquer un tel rugby, il faut des joueurs en grande forme physique. C’était dans le contrat. Il a donc fallu en passer par une préparation physique intense. C’était une nécessité. Et pour y parvenir, il me fallait Steve Nance. » Steve Nance, c’était donc l’autre élément clé du projet porté par les Australiens en Auvergne.

Le crâne dégarni, un regard glacial qui vous dépouille et des mots, rares, qui cinglent : Nance avait des faux airs de Vern Cotter, la carrure en moins. Et le CV déjà bien fourni : responsable de la préparation des Brisbane Broncos (NRL) puis des Wallabies, de 1997 à 2000, il officiera plus tard auprès des Queensland Reds, du Fulham FC (championnat anglais de football) ou de l’académie de tennis de Wimbledon. Une pointure.

À Clermont, il était arrivé en qualité de tortionnaire en chef, tourmenteur de joueurs jusqu’ici souvent confits dans le confort et qui, soudain, étaient sommés de suer plus que de raison. Nance semblait même apprécier la mission, un rien sadique. « Ça avait été notre première confrontation frontale avec les vraies exigences du professionnalisme. Ils nous ont plongés dans le grand bain et sans nous mouiller la nuque ! », se souvient, rigolard, Alexandre Audebert. « Steve Nance, c’était le garde-chiourme. Il était là pour nous en faire chier. Et il jouait bien son rôle. La première séance au Michelin nous avait mis dans l’ambiance : des tours de terrains et dès qu’un mec coupait un peu les virages, on recommençait toute la série à zéro. Cette séance avait été interminable. » Sébastien Viars embraye : « Nous avions connu un été terrible. Avec les feignasses, les mecs habitués à tirer un peu au flanc, Steve Nance pouvait être dur, oui. Personnellement, j’ai toujours aimé m’entraîner, donc ça se passait bien. »

Cet été 2000, les Clermontois font à peu près de tout, sauf du rugby. De la boxe, de la lutte, de la natation ou du vélo. « Ils faisaient de nous des athlètes, le rugby n’arrivait que dans un second temps. Si je fais désormais du triathlon, j’imagine que je leur dois un peu. Ils m’ont fait découvrir d’autres sports », poursuit Viars. Les joueurs découvrent aussi le grinder, sorte de vélo à bras que Nance avait fait confectionner par des ingénieurs de Michelin en se basant sur le châssis d’un vélo d’appartement, rehaussé sur une plateforme pour pouvoir s’asseoir devant. Une machine de torture à la logique simple, directement inspirée des sports de voile : permettre aux joueurs de travailler le cardio autrement que par la course. À l’époque, une petite révolution. « Ce grinder, c’était devenu notre quotidien. Et ça n’avait rien de drôle : j’en ai vu quelques-uns exploser sur la machine… », témoigne Audebert. En fonction de la résistance, les joueurs travaillaient tout à la fois, le cardio et la musculation. « C’était un de leurs grands axes de travail physique : ne pas segmenter le cardio et la musculation, explique Viars. Ils cherchaient sans cesse à mélanger les deux, dans la même séance. Par exemple : on faisait une heure de natation et tout juste sortis de l’eau, on filait sous une barre. Pour nous, joueurs, qui n’en avions pas l’habitude, ça devenait vite l’enfer. »

Sans jamais rechigner ? C’est un peu vite dit. Les méthodes, poussées jusqu’aux extrêmes de l’époque, faisaient parfois grogner le vestiaire. « Bien sûr que ça a râlé au début. Nous sommes des Français ! Quand c’est dur, les Anglo-Saxons se posent moins de questions. Chez nous, certains sont allés se plaindre et interroger la méthode. Mais ils se faisaient vite retoquer : « Arrêtez de vous poser des questions. Laissez-vous guider et bossez ! » Et puis, il était difficile de râler contre Steve : il faisait tous les exercices avec nous : la musculation, la course, le vélo, la natation ! Sur les exercices de force, nous gardions de l’avance grâce à notre jeunesse mais dans la répétition des efforts, il nous faisait péter. Ce mec avait 45 balais et c’était un monstre, pas un gros lard avec son sifflet qui te faisait des raisonnements sur ta condition physique ! Il montrait l’exemple. Alors, quand tu venais de te faire exploser par un mec de 45 ans, tu ne râlais plus : tu baissais la tête, t’avais un peu honte et tu repartais au travail. »

Une finale à bout de souffle

Ce niveau d’intensité dans la préparation, unique pour l’époque, ne payait donc pas immédiatement. Mais rapidement, après une entame de saison ratée, les Auvergnats se mettaient à gagner, beaucoup et pas seulement au Michelin. C’était l’autre révolution venue d’Australie. Celle des mentalités, dans un championnat de France encore essentiellement centré sur les rencontres à domicile. « J’avais observé ça depuis l’hémisphère Sud et cela me paraissait inconcevable, se souvient Tim Lane. Pour dominer une saison, les victoires à domicile ne pouvaient pas suffire. C’est mathématique. Il fallait gagner à l’extérieur et avoir même l’ambition de le faire partout. » Pour optimiser ses chances, Lane a négocié avec sa direction : désormais, à plus de 300 kilomètres, les joueurs se déplaceraient en avion. Des pionniers du genre. « J’étais allé voir Jean-Louis Jourdan (président de l’ASM à l’époque) pour lui expliquer qu’on voulait gagner partout, chaque week-end mais que pour y parvenir, la récupération était primordiale. Entre un trajet de six heures en bus ou quarante-cinq minutes en avion, la différence est énorme. Il avait compris. Et validé. »

Les nouvelles dispositions se concrétisaient vite avec des victoires à Narbonne, La Rochelle, Auch, Grenoble et Brive. À Toulouse et Biarritz, surtout, les Auvergnats faisaient sensation : avec respectivement treize (9-22) et seize points de retard (13-29) à l’heure de jeu, ils allaient finalement amener leurs adversaires à exploser en fin de match, pour décrocher une victoire et un match nul. « Ces matchs, on les renverse uniquement grâce à notre condition physique, dit encore Tim Lane. Avec un tel écart, beaucoup d’équipes françaises auraient lâché pour finir par prendre vingt ou trente points. Nous connaissions notre force, nous avions pleinement confiance en notre capacité à marquer deux, peut-être trois essais en fin de match. C’est ce qui est arrivé. Il nous suffisait de monopoliser au maximum le ballon pour faire courir l’adversaire, l’user et le faire exploser. »

La stratégie fonctionnait jusqu’au printemps. Mais avait son revers à la médaille, que les Auvergnats payaient cher. L’usure s’est fait peu à peu sentir sur les organismes. « Nous avions un groupe d’une cinquantaine de joueurs mais les entraîneurs australiens tournaient seulement avec vingt-cinq ou vingt-sept mecs. Certains ne jouaient pas du tout, c’était dur pour eux. Et pour ceux qui jouaient, il a commencé à y avoir de la fatigue », admet Audebert. Le coup passait malgré tout en quart de finale, face à Agen (33-21). Puis en demie, à Gerland face à Biarritz (16-9). En finale, face à Toulouse, la dynamique basculait définitivement et le schéma s’inversait : renversant en fin de match toute la saison, les Clermontois se faisaient, cette fois, renverser.

Côté clermontois, cette finale avait été abordée avec un groupe largement entamé. Viars revenait tout juste de blessure et débutait sur le banc. Johnny N’Gauamo, blessé à un genou, jouait sur une jambe. Tony Marsh, lui, était carrément en tribunes. Alors, cramés ? Tim Lane botte en touche. « Nous n’avons pas été bons, un point c’est tout. Contrairement aux Toulousains. Ils ont appuyé là où ça faisait mal : pour mettre en place notre rugby dynamique, nous avions construit un paquet d’avants mobile mais assez léger. Toulouse a insisté sur la mêlée fermée et les mauls, ce qui nous a empêchés de mettre notre jeu en place, tout simplement. En plus de la pression inhérente à une finale et que nous avions mal gérée… » Ses joueurs livrent une version plus nuancée. Alexandre Audebert : « Nous avions surtout joué toute la saison sans faire tourner et l’équipe était usée, fatiguée. Oui, le schéma s’est retourné contre nous : en première mi-temps, on bouge les Toulousains mais en seconde période, ils nous explosent. » Sébastien Viars donne une analyse similaire de cet ultime match : « Sur la saison, nous méritions certainement d’être champions. Sur la finale, Toulouse mérite son titre. C’est le jeu des phases finales. Nous n’avions plus de jus et l’absence de Tony (Marsh) nous a fait très mal. Sans lui, l’équipe apparaissait parfois en perdition. C’était un immense joueur et il rassurait ses coéquipiers autant qu’il faisait peur à l’adversaire. Sans lui, nous avons pris un coup au moral en même temps que l’adversaire s’est renforcé. Et puis, nous sommes tombés sur une jeunesse toulousaine qui marchait sur l’eau. Michalak, Poitrenaud et les autres étaient plein de cette fraîcheur que nous n’avions plus. Nous n’avions plus les ressources pour endiguer la vague. »

L’histoire s’arrêta là, sur une septième défaite consécutive en finale du championnat de France. Tim Lane a pris la direction de l’Afrique du Sud. Steve Nance l’a remplacé, dans le rôle d’entraîneur en chef. Une reconversion étonnante et sans succès, qui a poussé la direction jaune et bleue à l’écarter de ses fonctions en cours de saison 2001-2002. L’ASM, elle, attendra neuf années de plus pour connaître, enfin, les joies d’un Bouclier de Brennus.

Source : Rugbyrama

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